Lointain Souvenir De La Peau Russell Banks Critique Essay

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Il y a vingt-trois ans, Russell Banks, qui en avait 49, déjà ses galons de grand écrivain américain et au moins un chef d’œuvre derrière lui, confiait, dans une interview au New York Times:

«Ma vie ressemble à une sorte de retour obsessionnel à la “blessure“. Un retour sempiternel, une tentative de la guérir, de comprendre ce qui s’est passé, à qui la faute, qui pardonner.»

A désormais 72 ans, il se tient là face à vous, avec sa bonhomie de père, de grand-père, manifestement à l’aise en écrivain star et chaleureux. Il pourrait presque faire croire qu’enfin la blessure est refermée. Mais dans son œuvre, elle est toujours à vif, la tentative de comprendre toujours en marche:

«Je crois que tous les écrivains, de manière générale, ont des blessures, des thèmes qui les hantent. Si vous avez de la chance, vous les découvrez dès le début de votre carrière. Et quelle que soit la manière dont vous changez le format, la structure de votre travail, la voix narrative: vous revenez quand même à vos premiers thèmes, vos premières obsessions. Parce qu’on ne pénètre jamais totalement le mystère de ces blessures.»

L’une des obsessions de Banks, c’est ce qui est, mais aurait pu ne pas être. La vie tendue sur un fil. Ceux qui parviennent à marcher dessus, ceux qui tombent. Il suffit d’un souffle.

Avec les damnés

Prenez le héros de son dernier roman, Lointain Souvenir de la peau (traduit par Pierre Furlan). Le héros est un gamin de 22 ans, sans prénom, le Kid, avec pour seul ami un iguane; c'est un délinquant sexuel presque par erreur. N’eusse été une erreur de jugement, une incompréhension du monde, une solitude immense, le Kid n’aurait pas franchi le pas, irrémédiable, qui le fait se retrouver, à l’aube de l’âge adulte, habitant d’un campement de délinquants sexuels, perdu sous un viaduc entre des pédophiles et des violeurs. Il essaie d’avancer, un bracelet électronique à la cheville.

Ce Kid, c’est presque le cousin de Bone, héros de Sous le règne de Bone, roman que Russell Banks a écrit il y a près de vingt ans: le même sens de l'humour, une certaine irrévérence. Ce pourrait aussi être un neveu de Bob Dubois, dans Continents à la dérive, qu’il signait il y a un peu plus de trente ans. Des personnages qui glissent, personne ne les rattrape.

Russell Banks, enfance difficile dans le New Hampshire, famille très modeste, père violent et alcoolique, aurait pu être l’un de ces personnages. Il aurait pu tomber.

«Je pense aux choses que j’aurais pu mal faire. Aux mauvaises routes que j’aurais pu prendre, à quel point ma vie aurait pu être différente», sourit-il. «Depuis mes 15 ans ou 16 ans, il y a eu tellement de carrefours… Et puis au bout d’un moment, il y en a de moins en moins. Vous êtes bloqué sur une route, quelle qu’elle soit.» Vous avez enfin assez d’élan pour vous maintenir sur ce chemin sans que ce chemin soit un fil, que ce fil soit si fin que vous risquiez sans cesse de tomber.

«Vos engagements sont pris, vous les tenez. Votre futur s’étend presque devant vous, dessiné par le poids de votre passé.»

La dramaturgie des carrefours

Mais Russell Banks revient à ces carrefours, ces moments de l’enfance où tout est si fragile que le basculement serait facile. Dans la délinquance, la violence, la drogue, le mensonge. L’écrivain a 72 ans, mais ce n’est pas le vieillissement qui l’inquiète, l’approche de la mort, la retraite, l’impuissance… Toujours l’enfance, ses carrefours dangereux.

Il rit. «C’est vrai oui. J’imagine que c’est parce que j’ai moi-même été un enfant pendant si longtemps! Mais surtout en tant qu’écrivain, l’adolescence est un moment absolument passionnant. Tout l’avenir peut changer en une seconde. C’est un potentiel de dramaturgie formidable.»

Mais Banks ne raconte pas les enfants de son monde, celui d’écrivain installé, professeur de littérature, président du Parlement international des écrivains… Il raconte les enfants du monde qu’il a quitté, «une manière de leur tenir compagnie».

Depuis plus de quarante ans que Russell Banks est loin du monde ouvrier qui l’a vu naître, il ne cesse d’être avec eux par la fiction. «Ce n’est pas par culpabilité», prévient-il. On le croit aisément. C’est plutôt toujours la blessure initiale: celle d’une enfance douloureuse qui, sans le talent et sans la chance, aurait pu déboucher sur une vie moins belle. L’obsession de l’hypothèse: et si?

Percer le mystère

Russell Banks cite beaucoup Flannery O’Connor, écrivain du sud des Etats-Unis, auteure de dizaines de nouvelles, qui réfléchissait beaucoup aux questions de morale.

«Flannery O'Connor disait que l’on écrit pour pénétrer un mystère. Si j’écris sur un écrivain blanc des années 1960 ou 1970 vivant la moitié de l’année dans l’Etat de New York, la moitié à Miami, ce ne sera pas très mystérieux. Je n’ai pas besoin d’écrire de la fiction sur ce monde-là pour le comprendre, il me suffit de me réveiller le matin et de vivre ma vie.»

Tandis que ces vies de paumés, qu’il n’a pas vécues mais qu’il aurait pu vivre, ces vies-là sont du côté du mystère.

«Le monde du Kid je ne le comprends pas. Je ne comprends pas le monde de la délinquance sexuelle. Je ne sais pas ce que c’est d’être à moitié analphabète, à peine capable de se débrouiller. Je ne comprends pas le monde d’incompréhension dans lequel vit le Kid. Je ne comprends pas la mentalité tordue du Professeur [autre personnage central du roman, professeur obèse brillant et indéchiffrable]. Je ne sais pas ce que c’est de peser 150 kg, d’être à l’intérieur d’un corps si énorme, d’être accro à la nourriture, d’avoir un passé compartimenté… La seule manière de comprendre ces mystères, c’est de passer deux, trois ou quatre ans avec ces personnages, en les habitant et donc en habitant leur monde, grâce à la fiction. La fiction permet devivre des vies que vous n’auriez pas pu vivre autrement, et être avec des gens que vous ne pourriez pas fréquenter si la littérature n’était pas là. C’est la seule manière de comprendre.»

Et quand la fiction ne permet pas tout à fait de comprendre, elle permet au moins d’essayer, de poser des questions. Dans la dernière partie de Lointain Souvenir de la peau (on n’en dira pas trop), le Kid, le héros donc, fait la connaissance d’un écrivain. Il n’a pas de nom non plus, il s’appelle l’Ecrivain. Le Kid demande:

– Est-ce qu’ils font ça tout le temps, les écrivains, rester assis sur leur cul à se poser des questions auxquelles on peut pas répondre?

– Ouais et quand ils peuvent pas y répondre, ils en font des livres.

– Pourquoi ?

– Pour donner aux autres une chance d’y répondre.

– Ça marche?

– Quelquefois.

On relit le passage à Russell Banks. Il rit. «Vous riez à vos propres dialogues?» Il rit de plus belle.

«Oui, mais parce que c’est tellement vrai. Le livre en est plein, de questions dont je n’ai pas les réponses. Il y a tellement de questions qu’on ne voudrait pas poser, parce qu’on a peur des réponses. Le livre essaie de poser quelques-unes d’entre elles.»

La pomme, le serpent et Shakespeare

La distinction entre la honte et la culpabilité par exemple. Le Kid éprouve ces deux sentiments, parce qu’il a commis un crime sexuel. Il est empêtré dedans, et le livre est un chemin vers le démêlement de ces sentiments.

«Je tâtonnais dans mes autres livres, je n’ai jamais approché ce thème de manière aussi directe auparavant», souligne Banks. Sous le règne de Bone et Afflictions l’évoquaient déjà et la question de la faute est aussi présente dans De beaux lendemains.

«Mais dans ce livre, c’est beaucoup plus direct. Je ne peux pas dire que je suis satisfait du livre –on n’est jamais tout à fait satisfait– mais je le respecte. En un sens, je laboure le même champ depuis des années, mais des parcelles différentes chaque fois. Je suis de retour sur la parcelle de Floride, après les parcelles jamaïcaines, libériennes. Et j’explore la parcelle de la culpabilité et de la honte plus densément que jamais.»

Dans la première partie du livre, le Kid trouve une bible. Il l’ouvre, lit ces histoires de serpent, de pomme, de péché. Il s’interroge sur la morale et se demande dans quelle mesure l’immoralité colle avec l’illégalité, «se demande où, dans la sainte Bible, dans la Constitution des Etats-Unis, dans la Déclaration d’indépendance ou dans Shakespeare, il est dit qu’on ne doit pas essayer d’avoir des relations sexuelles avec quelqu’un de moins de 18 ans. (…) Il se pourrait que Shakespeare soit même pour».

Il faut tout le livre au Kid pour arriver au point où il fait la différence: on se sent coupable lorsque l’on a bravé un interdit; on éprouve de la honte lorsque l’on n’est pas «quelqu’un de bien». «Mais le Kid n’est pas quelqu’un de mauvais, il le comprend, donc il n’a pas de raison d’avoir honte. Et cela le libère», avance l’auteur.

Cette libération n’intervient qu’après la rencontre avec le personnage de l’Ecrivain qui aide le Kid à réfléchir, à prendre des décisions.

«Je lis les Essais de Montaigne en ce moment, confie Russell Banks. Montaigne dit qu’il faut suspendre son jugement. L’écrivain dans mon roman dit l’inverse, qu’il faut choisir, prendre position. Je ne suis pas d’accord avec Montaigne. Seul Dieu peut suspendre son jugement. Mais je ne crois pas en Dieu. Je crois en la fiction, en la narration d’histoires.» Qui aident à panser les blessures.

Charlotte Pudlowski

Crédit photo Russell Banks, Renaud Monfourny.

» A lire aussi, sur le blog Filigrane Papotage avec Russel Banks

La bestiole sur la couverture, c'est un iguane. Il s'appelle Iggy, comme Iggy Pop, et c'est le seul compagnon du Kid, que l'on ne connaîtra que sous ce nom. le Kid, vingt et un an, libéré depuis peu après une condamnation pour délinquance sexuelle, interdit de séjour à moins de 800 m d'un endroit fréquenté par des enfants (ce qui inclus beaucoup d'endroits), vit de ce fait avec d'autres délinquants du même type sous un viaduc reliant le centre ville de Calusa (avatar de Miami) à sa banlieue, un bracelet électronique à la cheville pour les dix ans à venir.

Le Kid rencontre Le Professeur (lui-même loin d'être frais), un prof de sociologie de l'université qui se traîne une réputation de génie, et qui fait de la recherche sur les sans-abris. Il va interviewer le Kid et intervenir dans sa vie comme dans celle d'un rat de laboratoire.

Il fallait oser, prendre pour héros un délinquant sexuel, les parias abso­lus, les intouchables amé­ri­cains, une caste d'hommes classés bien au-dessous des simples alcooliques, des toxicomanes ou des malades mentaux sans abri. Des hommes inaccessibles à la rédemption, aux soins ou aux traitements, méprisables mais impossibles à éloigner, et donc des hommes dont la majorité des gens souhaitait simplement qu'ils cessent d'exister.

Même si la 4ème de couv' vend la mèche, on n'apprend les faits qui lui ont valu sa condamnation qu'à plus de la moitié du livre, ce qui laisse tout le temps au lecteur de se débrouiller avec la sympathie qu'il éprouve rapidement pour le Kid (un gamin non pas vraiment maltraité ni abandonné, mais pitoyablement négligé par une mère un peu nymphomane qui l'élève seule, viré de l'armée, un gamin coupé de toute affection, de tout soutien, de tout repère, et qui s'adonne tout jeune à la pornographie sur internet comme à une drogue), l'appréhension qu'il ait commis quelque chose d'atroce (la délinquance sexuelle va des attouchements au viol en série en passant par la pédophilie), et l'affligeant traitement que l'Etat réserve à ces criminels. Autant dire que ça n'est guère confortable.

Soulevant les questions de la honte et de la culpabilité, de la vérité et des apparences, de l'exclusion et de la normalité, de la place des réseaux sociaux (qui n'ont rien de social), Banks présente avec le Kid (dénué de toute culture mais doté d'un “bon fond” comme on dit), l'éveil d'une conscience au monde (réel) qui l'entoure. Et pose la question lancinante de la place et l'image de nos enfants dans une société à la fois “pédophage” et “pédocentrée”, surprotégés d'un côté, très érotisés de l'autre, par la publicité par exemple, vivants dans un monde déréalisé très tôt, confrontés très jeunes à des images pornographiques, dans une société dont le seul credo semble être “surveiller et punir”. “Quand une société réifie ses enfants en les transformant en groupes de consommateurs, quand elle les déshumanise en les convertissant en un secteur économique crucial fermé sur lui-même, quand elle érotise ensuite ses produits pour les vendre, les enfants en viennent peu à peu à être perçus comme des objets sexuels par le reste de la communauté mais aussi par eux-mêmes”.

Je ne sais pas si ça leur fait une belle jambe, mais les laissés-pour-compte de l'Amérique ont une voix et une parole avec Russell Banks, qui ne cesse d'en peindre le portrait saisissant d'une manière d'autant plus efficace qu'elle est liée à un art romanesque accompli et qu'elle n'est pas (trop) didactique (sauf quand Le Professeur s'exprime, mais après tout, il est prof)

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